Le temps du changement
La déchetterie, comme les magasins de bricolage, est surtout fréquentée par des hommes. Mon ami Ellsworth me disait l'autre jour que la vie des femmes françaises devait être un enfer à devoir toujours se demander comment s'habiller pour être à la mode. J'ai donc revêtu aujourd'hui un jean troué, un T-shirt orange et des gants Mapa roses pour me rendre en ce lieu et me débarasser enfin de tout ce que mon prédécesseur avait accumulé dans le minuscule laboratoire de sciences sans fenêtre où j'officie quatre heures par semaine depuis le mois de septembre.
Me voilà partie avec quatre-cents pots de yaourt en verre, cinq batteries de voiture et deux grands bacs de pots de confiture remplis de magnifiques cristaux bleus trempant dans un liquide bleu, un truc à base de sulfate de cuivre que je n'ai jamais fait réaliser à mes élèves mais que ce professeur semblait apprécier particulièrement.
Là-bas vous devez montrer vos papiers et dire ce que vous avez à déclarer (à l'entrée est indiqué "ACCES INTERDIT A TOUTE PERSONNE NON AUTORISEE"...). Timidement j'indique qu'en sus des vieux fauteuils de jardin, polystyrène et autres pots de yaourts je suis en possession de nombreux pots de bouillie bordelaise (pour minimiser).
"Nous ne prenons pas l'alimentaire ici madame!"
"La bouillie bordelaise c'est un produit chimique..."
"Alors ici par terre "
Je me suis dépêchée d'aligner la soixantaine de bocaux avec leurs couvercles étiquetés aux noms d'élèves inconnus, rappelant des résidus d'humeurs corporelles étranges, avec la curieuse impression de réaliser une installation de Boltanski.
Auparavant je m'étais débarassée des batteries auprès d'un Roumain qui attendait en amont avec son camion et à qui j'avais déjà refilé la machine à laver en panne, mes vieux chargeurs de portables et autres ferrailles."Sarkozy c'est fini Madame !"
Oui ai-je répondu en riant. Nous nous sommes serré la main pour réparer quelque mauvais accueil fait par le président Français au président roumain.
On vote dans un mois. Je ne sais ce qui est fini et ce qui commence. Tomorrow is another day.
Enseigne-en-ville
Je prends le train pour aller travailler. Je marche 7 minutes, présente ma carte pastel à la borne qui couine puis j'attends debout dehors ou assise dans la cage de la gare appelée station en admirant la Lune. Il m'arrive au lieu du trottoir d'emprunter le petit chemin qui longe le ruisseau et donne à mes départs matinaux un ton bucolique.
Chaque jour je circule d'un lycée à l'autre, de la rue Guillaume à la rue Gabriel, en passant par l'allée des Soupirs ou la rue Monplaisir, à pied ou à vélÔtoulouse.
Ma panoplie s'est enrichie d'un vêtement de pluie, d'un gilet jaune fluo, d'en-cas divers comme les après-ski et les gants de moto. Mon cartable à l'origine une besace, remplacée par un solide sac à dos, devient ma maison avec un compartiment pour les cours et autres agenda, classeur, calculatrice ou ordinateur, un pour les chaussures de rechange et autres items permettant de parer à toute éventualité et le dernier comme substitut de sac à main. Un "enseigne-en-ville" en quelque sorte.
la journée du lapin
J'avais trouvé insupportable la première fois ce film baptisé "la journée de la marmotte" dans lequel le héros est condamné à revivre la même journée jusqu'à ce qu'elle soit parfaite. La deuxième fois j'ai mieux compris.
Un mercredi, après un mardi passé à préparer ces fameux cécéeffes de physique dont je vous entretenais déjà l'année dernière, j'arrive au lycée plutôt contente avec mon PC en bandoulière et ma bouilloire à la main, sans mes clefs...
J'ouvre la mallette de mon ordinateur dont la batterie m'a lâchée depuis longtemps, pour imprimer les sujets au fur et à mesure qu'ils sont tirés au sort (au dé) et je m'aperçois que j'ai laissé le cordon d'alimentation sur mon bureau. Heureusement, j'avais pris la précaution d'imprimer un exemplaire de chacun. Je dévale les deux étages vers la photocopieuse, sans mes lunettes, m'embrouille dans les versions des feuilles de notation et les recto verso et finis par coincer dans la machine une feuille A4 pourtant je savais bien qu'il fallait éviter ce format. En désespoir de cause je remonte quatre à quatre les deux étages me précipite dans ma salle où m'attendent les premiers candidats et me débrouille avec les moyens du bord.
A dix heures, un texto du collège m'informe que ma fille est absente des cours. Mère inquiète, j'appelle pour m'assurer qu'il s'agit seulement d'un retard. "Non non, elle n'est pas en cours". J'appelle donc la maison, personne, l'amie qui a dormi là et qui m'assure que ma fille a pris le bus, les voisins, personne.
Je rappelle le collège "Elle n'est pas à la maison, elle a pris le bus, peut-être pourriez-vous interroger ses camarades de classe, je suis un peu inquiète !" (Je précise que je travaille à 60 km de là).
Entre un TP sur le rendement de la bouilloire et la fabrication artisanale d'un densimètre, mon téléphone cellulaire vibre à nouveau.
" -Votre fille a laissé son cartable au collège à une amie, elle est repartie car elle avait trouvé un lapin blessé, personne ne sait où elle est allée.
- Un lapin ? dans ce cas elle sera allée chez le vétérinaire ...
-Je cherche de nouveau et je vous rappelle "
TP sur la corrosion, ça vibre encore.
"Allo ? Vous la connaissez bien votre fille, je l'ai trouvée derrière le collège, elle sortait de chez le vétérinaire !"
Je préciserai qu'ayant enlevé sa chemise pour y transporter le lapin amoché, Pimprenelle est d'abord allée chez le médecin qui lui a donné l'adresse du vétérinaire le plus proche, lequel ayant examiné l'animal lui a montré qu'il était victime d'une hémorragien interne, mais a promis de faire le maximum. (Elle y est passée le lendemain pour se faire confirmer le décés).
Et que mes candidats au cécéeffe entendant mes conversations téléphoniques ont bien ri et m'ont suppliée de ne pas la gronder ...
des mots des noms et des choses
On a des automatismes ...
"Nathanaël jette mon livre !" ai-je eu envie de dire à "Nathy" qui avait oublié son livre sur mon bureau ; revient alors à ma mémoire le cours un peu ennuyeux de madame Labarbe, et ces nourritures terrestres qui, à l'époque de mes quinze ans furent une révélation. Un autre élève me demandant de l'appeler par son nom de famille plutôt que par son prénom parce qu'il rappelle un romancier célèbre dont le prénom est Hervé, je lui ai répondu que cela évoquait plutôt pour moi le prénom du duc de Guermantes, ce qui n'a pas paru lui déplaire..
Chaque chose en appelant une autre, chaque mot bondissant vers une idée inattendue ou cousue de fil blanc, dans l'éducation nationale, par un souci didactique de bon aloi, mais pas toujours pertinent, on opère de subtils déplacements de vocabulaire. Il y a déjà plusieurs décennies que nous respirons du diazote et du dioxygène, afin de ne pas confondre la molécule et l'élément chimique. Depuis peu, on ne parle plus de l'intensité d'une force : ciel, il faudrait voir à ne pas la confondre avec l'intensité du courant, mais de sa valeur. J'avoue que cela me gêne. Valeur ...on pourrait y voir quelque jugement : est-elle bonne ou mauvaise cette force ? Les valeurs des actions mécaniques sont-elles en hausse ?
Le mot qui hier était courant, aujourd'hui devient tabou, sous prétexte qu'il donnerait une mauvaise idée de la chose ...N'y a-t-il là une extrême rigidité lexicale ? et l"éventail de mots à notre disposition ne serait-il pas utile ?
Il est certaines expressions dont je prise peu les connotations, qui se transmettent religieusement de génération en génération : sainte trinité de la "règle de trois", catéchisme de base de nos parents, descendue sur terre sous forme de "produits en croix", sésame de mes élèves depuis que je tente de leur enseigner quelques rudiments de raisonnement et de calcul.
Quelle que soit l'intensité de ma force de persuasion, je ne parviendrai pas à remplacer ce fameux produit cruciforme par un quelconque rapport de proportionnalité ...
La corrosion est-elle inévitable ?
Comment fabriquer un échographe simplifié ?
Pile et accumulateur : quelle différence ?
Peut-on concilier confort et développement durable ?
Le jeu Tetris est-il bien programmé ?
Déambulant dans mes billets en brouillons, je tombe sur ces quatre interrogations qui pendant un bref instant me déboussolent. Qu'ai-je voulu écrire ? Enfin je me souviens : ce sont les titres des leçons trouvées dans les livres qu'auront mes élèves à la rentrée prochaine.
Si vous n'avez pas fréquenté de livre du secondaire depuis longtemps, sachez-le, le titre n'est plus ce qu'il était, le titre est devenu QUESTION, voire QUESTIONNEMENT c'est plus sérieux. Vous savez bien, je vous ai déjà parlé de SIP : situation initiale problème. Eh bien les éditeurs ont joué le jeu, tous les chapitres sont introduits par des questions, souvent le contenu est le même, tourné à la forme interrogative (non ?).
Quant à la matière que j'enseigne, certes, elle s'appelle toujours "Mathématiques" et "Sciences physiques et chimiques", mais elle est organisée suivant des "grandes thématiques", qui sont, je cite de mémoire, alors j'erre un peu dans les termes : "Transports" (non, pas les transports amoureux) "Confort à la maison et dans l'entreprise" (ont-ils pensé à la yourte mongole et aux trottoirs de Marseille ?) "prévention, santé, sécurité", et j'en passe.
Bien sur je m'efforce de suivre les directives ministérielles, inspectorales académiques etc.,j'applique la pédagogie en spirale (je le faisais déjà avant d'en connaître l'existence formelle) qui consiste à introduire et réointroduire une notion ou un concept, mais une fois refermée la porte de la classe, eh oui, j'ai encore ce privilège, je fais un peu comme je veux.
Enfin, avec toutes ces caméras de surveillance que l'on nous promet et les téléphones cellulaires de mes ouailles je sais bien que "big brother is watching me" ...
d'une oreille à l'autre
Il semblerait que les vacances n'aient jamais été aussi proches .
instructions publiques et mesurées
"Les
examinateurs et les correcteurs ne manifesteront pas d'exigences de formulation
démesurées, et prêteront une attention particulière aux démarches engagées, aux
tentatives pertinentes, aux résultats partiels."
dans la "bible officielle" d'août 2009.
Vénus de Milo
Les vacances de printemps furent belles et ensoleillées, malgré les poussières apportées par quelque volcan islandais. Je n'avais prévu aucune autre escapade que deux jours à Poitiers, annulée pour cause de grève des cheminots.
Ma fille, après une semaine avec sa mère, occupée à divers travaux de couture et autres exercices de Français, dut troquer les visites à Horus prévues avec son père, contre une balade au rocher des aigles de Rocamadour.
Les meilleures choses ayant une fin, elle termina ses vacances chez moi, où nous nous attelâmes vaillamment aux devoirs sur feuille de mathématiques et de SVT (sciences et vie de la terre). Cela prit quelques heures d'une journée que j'aurais volontiers consacrée à d'autre activités, mais il m'arrive de ne reculer devant aucun sacrifice si cela peut rendre à peu près convenable l'adaptation de mon adolescente punko-marxiste à la classe de mathématiques.
J'usai donc de toutes mes ficelles pédagogiques, induction, déduction, questionnement judicieux, assaisonnées d'un brin d'autoritarisme afin que le problème fût compris et résolu et que la copie fût bien présentée avec les deux lignes rouges séparées de trois carreaux pas quatre, puisque l'obsession de son professeur, signalée sur tous les devoirs -entre les deux lignes rouges lorsqu'elles y sont- d'une écriture rageuse assortie de moult points d'interrogation est "présentation de la copie", à l'exception de toute autre remarque.
Le lundi, date de remise signalée sur le cahier de texte en ligne de "pro note", H. assez contente d'elle donne sa feuille -double c'est la règle, même si le devoir ne comporte qu'une demi-page- au professeur qui dit, d'un air suspicieux, que c'est pour le lendemain, et que si c'était pour copier, ce n'était même pas la peine de le rendre.
J'apprends le surlendemain, par le professeur principal, que la dame avait donné un "devoir non noté, à faire impérativement seul, ou à ne pas faire" et qu'elle n'a pas apprécié du tout le fait que j'aie aidé ma fille. Mes bras sont tombés devant cette quadrature du cercle pédagogique. Un devoir "maison" n'est-il pas fait pour permettre aux élèves d'avancer dans la compréhension du cours ? Si un élève est en difficulté, ne doit-on pas mettre en œuvre les moyens de l'aider, lorsqu'on le peut ? Quand un élève montre une légère progression dans la bonne volonté et l'effort d'application, ne doit-on pas l'encourager ? Ah oui, je sais mes questions sont stupides.
Lassée de l'affaire, j 'ai confié le bébé au père, qui prévoit de rencontrer la professeure obtuse, mais je crois que le "triangle éducatif" pour cette année dans cette matière, est bancal.
Aux parents déroutés, je précise que des indications pédagogiques sont sur ce site, assez imbuvable, et sur le site officiel .gouv. Quant à moi, assurée que ma fille ira en troisième de toute manière, je prévois d'aller passer avec elle les prochaines vacances en Sardaigne (en bateau), et, qui sait, au musée du Louvre.
trop de mots
Je suis arrivée quinze minutes à l'avance. Elles me sourient, un peu gênées, et entament timidement la conversation, sans tailler dans le vif car le professeur principal est descendu un moment. Il entre d'un pas décidé et nerveux, s'installe en me saluant rapidement. Je suis face à un rempart de tables alignées où siègent trois professeurs : mathématiques technologie et Français.
Il attaque et me lance d'une voix que mon hypersensibilité qualifie d'agressive, une foule d'invectives sur cette élève qui est loin d'être un modèle et qui est ma fille. Je suffoque, un peu surprise, ébranlée, non que j'eusse ignoré le fond du discours, mais heurtée par la forme. C'est une avalanche de "catastrophique en histoire-géo, aucun travail en Anglais, désastreux en maths, -ah, des progrès en arts plastiques-, rêveuse en gym- et le tremblement de terre se poursuit pour arriver à un "elle a trop de mots dans le carnet, trop d'heures de colle donc je lui en rajoute une", je n'ai pas la présence d'esprit de l'interroger sur l'intérêt pédagogique de l'heure de colle supplémentaire donnée à un élève qui en a déjà trop ...
La professeur de Français me demande si elle est contente d'aller au collège si elle ne serait pas un peu en rébellion avec ses colliers à clous et tout le reste, il répond d'un haussement d'épaules méprisant "ah oui, elle est contente d'aller au collège, elle retrouve ses copines !".
La professeur de mathématiquess me tend la dernière copie : 3,5/10 contrôle surprise sur Pythagore. Décontenancée "elle avait pourtant bien travaillé là-dessus" je ne parviens même pas à lire le sujet, photocopié à partir de vieux exercices dactylographiés. "Je vous le donne cela me débarrassera". Je prends la feuille remercie tout le monde, refuse la feuille de notes en disant que je peux la consulter sur mon PC. J'aurai par la même occasion réclamé que les professeurs complètent le cahier de texte électronique de façon à ce que je puisse m'y retrouver, m'attirant une remarque désobligeante sur le fait qu'il est inadmissible qu'elle ne note pas le travail dans son carnet.
Je m'enfuis comme une gamine prise en faute venant d'échapper à une correction. J'attendais un entretien où nous aurions pu voir comment faire évoluer la situation, j'ai trouvé une espèce de tribunal.
Rentrée chez moi j'ai décortiqué la copie de mathématiques et j'ai annoté en vert la correction, injuste sur certains points ; ce n'est ni fin ni diplomatique, les profs n'aiment pas ça, mais je refuse que l'on indique un FAUX rageur sur une copie, sans explication, lorsque cette erreur est seulement une valeur approchée mal fagotée qui arrive à la fin d'une démarche correcte. Certes je sais que la dame est de bonne foi et que cette intrusion sera mal perçue.
Je suis un professeur très médiocre, et pas prof du tout à la maison, mais, recevant des élèves qui ont été dégoutés des maths au collège, je m'attache à déceler les incompréhensions, traquer les mécanismes grippés, démonter les boulons vissés à l'envers - avec mes élèves, pas avec ma fille il faut croire, ah les mères parfaites- et j'essaie de ne pas utiliser ma position, ma matière, pour exercer quelque illusoire pouvoir. Je m'insurge contre cette façon de recevoir les parents qui, si elle m'a troublée, doit sans doute, involontairement, je le crois, en humilier certains.
Je suis convoquée à la rentrée par le professeur de maths.
lapsus orange
Hier j'écrivais mon courrier électronique pendant que mes élèves faisaient un contrôle. Mamadou lève le doigt pour poser une question, et je dis "qu'y a-t-il Wanadoo ?" ... ou comment dérider une classe et son professeur sans en avoir eu l'intention...






