La Loire en juillet
Homo erectus
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Connaissez-vous le mal de mer ? Pas cette légère indisposition dont on vient à bout très vite en humant le vent du large ou en grignotant un biscuit de marin. Le mal de mer : celui qui nous rend indifférent à tout. Indifférent ? que dis-je ? On souhaite mourir !
L'autre matin, cap vers l'Ile de Ré, au plus près du vent, forte houle. Bravant l'indécision et l'agitation de mes référentiels, je suis descendue préparer du thé pour l'équipage. C'est amusant au début : il faut tenir l'équilibre, poser les tasses, trouver le moyen de les remplir sans s'ébouillanter, réussir à les tendre à leurs destinataires malgré la gîte prononcée.
Tout d'un coup tout s'écroule. Chaque chose est à sa place et les tasses sont intactes, mais notre perception du monde est tourneboulée, nous sommes parcourus d'un spasme dont nous ne savons ce qui va résulter. On veut juste mourir.
Je me suis accroupie dans le cockpit, tâchant de regarder loin devant moi : rien n'y faisait, j'étais parcourue par la sensation que toute ma tripaille allait se retourner : le cerveau ne vaut plus rien, cela ne s'arrêtera jamais, il ne faut surtout pas bouger sinon on se désintègre sur le champ mais cela serait préférable. Entendant la règle des trois effes : faim, froid, fatigue, à l'origine de l'état nauséeux, je tâchais de mâcher un morceau de pain, tournant et retournant dans ma bouche une pâte cartonneuse et insipide en l'absence de salive, m'accrochant à cette mie de salut difficilement déglutie, incapable de m'extirper d'une prostration obstinée.
Mon instinct maternel, prêt à se mettre en branle au moindre cri d'enfant, est resté sourd aux appels des petits vomissant sur leur couchette. Les autres mères ne valaient pas mieux. Sans vergogne nous avons sollicité leur skipper de père, ma seule contribution consistant à récupérer le seau et daigner tendre le bras et me pencher légèrement vers l'océan pour le vider et le rincer.
Notre chef de bord, pendant que nous fixions l'horizon d'un oeil glauque et tentions parfois de prendre la barre pour nous remettre d'aplomb, vaquait à ses occupations maritimes, nous faisant de surcroît chauffer des lentilles qu'il nous servait dans des bols. Vous savez qu'il n'existe pas de mets plus délicieux que la lentille en boîte dégustée par gros temps. Je détournais tout de même les yeux du petit salé qui les accompagnait, m'empresssant de le refiler à mon voisin pour éviter une nausée fatale.
Mouillage à l'ile d'Aix
Devant l'état lamentable de ses équipiers, à contre-coeur, il a changé de cap et nous avons navigué vent arrière vers l'ile d'Aix dans l'espoir d'y ressusciter. Le changement d'allure nous a amenés tout ragaillardis au mouillage.
Vous qui partez peut-être en vacances et qui sait, en bateau, je vous envoie vers cette page : on est moins sujet, dit-on, au mal de mer, si l'on en connait le mécanisme. Comme pour les douleurs de l'accouchement ?
Ne pas oublier de l'imprimer pour une prochaine croisière !
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